Jacky Bouju - SHADYC

 

 Publier sur internet

Quelques réflexions à propos de “ l’écrit d’écran ”

 

On assiste en ce moment à une révolution culturelle qui est toute proportion gardée aussi importante que celle du passage de l’oralité à l’écriture.  Le passage à “ l’écrit d’écran ” et aux autres ressources symboliques, telles que l’image numérisée puis travaillée et convertie en format  GIF ou JPEG, puis bientôt, le recours au livre électronique (se lit sur l’ordinateur) puis au livre universel grâce à l’encre électronique (l’écran ressemble à du papier et le texte peut changer à l’infini).

 Tout cela est en train de modifier de façon radicale le mode de diffusion et de circulation des savoirs et des objets culturels

-    D’ores et déjà, la forme hypertexte et l’impossibilité de recourir à de longs textes (pour des raisons de confort de lecture) constituent “ une nouvelle rhétorique de l’écriture ”[i] qui pousse à travailler davantage sur le mot que sur le texte.

-    Le bulletin se construit en arborescence de textes, on peut ainsi “ zapper ” sur un chapitre ou l’autre

 

Sous cette forme, le savoir et la connaissance ont, de fait, acquis une souplesse de diffusion, de “ publication , beaucoup plus grande que ne le permettait l’imprimé 

-    On touche un public international, localisé n’importe où dans le monde, qu’on n’atteignait pas auparavant 

=> progrès en termes de vulgarisation de la recherche !

-    On effectue une diffusion immédiate des résultats de la recherche. Les documents circulent dans le monde entier dans des conditions de temps incroyablement courtes. On peut s’informer instantanément, dupliquer les textes et les images et y accéder à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit depuis n’importe quel lieu dans le monde.

=> progrès en termes de rapidité de communication et d’information.

 

La plupart des observateurs considèrent par ailleurs que le recours massif à l’image sur Internet est à même d’abolir les barrières des langues et les barrières des cultures particulières : il n’y aurait plus de frontière à la diffusion des idées !

Internet est, sans aucun doute, le medium ultime, celui par lequel le processus de mondialisation des sociétés et des cultures est en train de se parachever. 

Au cours de ce processus de nouvelles barrières et des hégémonies constitutives d’une société de classes internationale sont en train de se mettre en place!

 

 1. La barrière des institutions de contrôle et de régulation du savoir.

 

Les institutions de contrôle et de légitimation du savoir, les éditeurs d’ouvrages et de revues scientifiques, les institutions savantes (Universités, laboratoires) sont demeurées longtemps extérieures à Internet et ont été, de ce fait, contournées par le Réseau

 

C’est pourquoi nous sommes en sciences humaines et sociales très, très en retard ! mais cette “ extériorité ”, qui se manifeste au mieux par une “ prudence frileuse ” au pire par du mépris, a ses raisons. En effet, la publication des résultats de la recherche sur Internet soulève de sérieuses controverses :

    Elle met directement en cause les monopoles des institutions (nationales ou privées) de contrôle et de légitimation du savoir qui s’étaient lentement constitués au cours de l’Histoire. En particulier se pose, dans tous les domaines, le problème bien connu du copyright et des droits d’auteur du fait de la remise en cause

-  des régimes de propriété,

-  des régimes de reproduction et

-  des modes de validation des textes scientifiques. 

 

Mais il se pose aussi un problème plus profond quant à la structuration même du champ scientifique : 

-    Celui de la dérégulation de la hiérarchie et du cloisonnement entre les genres scientifiques, artistiques, philosophiques et politiques (sur ce point cf. J.-C. Moine).

   Celui du recours massif à l’image significative au détriment du texte significatif qui remet en cause le discours scientifique tel qu’il s’est constitué depuis l’antiquité !

 

Les problèmes sont posés. Le débat est engagé et les opinions font rage car l’enjeu est l’émergence d’un nouveau monde produit par une révolution culturelle comparable à celle qui de l’apparition de l’écriture (voir la multiplication des débats de qualité sur ce thème (Le Monde, le Nouvel Observateur de cette semaine y consacre un encart spécial).

  

2.       Les barrières culturelles & politiques 

 

2.1. La communauté internationale de ceux qui veulent communiquer.

 

La “ magie ” d’Internet c’est que, dans le même mouvement de souris, à la fois

ë   On reste à distance tout en accédant à la communauté universelle des internautes, unie par une même langue.

ë   On s’affranchit des distances pour ne communiquer dans le monde qu’avec ceux qu’on aime et dont on partage les goûts

 

Á condition toutefois de lire et écrire la langue anglaise qui s’est imposé comme langue de communication universelle !

Quid de ceux qui dans ce vaste monde ne sont pas anglophones ? L’enjeu culturel et politique est immense !

Á CLIO, nous avons fait le choix d’être une revue d’histoire et d’anthropologie africaine s’adressant aux francophones du monde entier de ce fait, nous nous engageons de ce fait dans une certaine forme de résistance culturelle.

 

 2.2. Reprendre l’initiative et la partager avec le “ Sud ”.

 Internet manifeste toutes les ambivalences et les contradictions sociales qui s’y projettent : c’est un espace, à la fois élitiste et démocratique, local et global, qui se visite en solitaire mais créé des sentiments communautaires, qui est vecteur de modernisme tout en restant habité par les idées les plus réactionnaires[ii].

 Les rapports de classe sont maintenant mondialisés et cette forme de résistance culturelle qui consiste à faire une revue en ligne en français est condamnée d’avance si nous ne nous allions pas avec les autres cultures dominées de la planète et pas seulement les francophones du Nord. Car Internet perpétue l’inégalité et la domination culturelles “ Nord-Sud ”. 

 Ainsi, la plupart des informations culturelles sur l’Afrique est consultable sur des sites Internet construits par des gens du “ Nord ” et basés au “ Nord ” ;

La question, fort débattue, de l’égalité d’accès à la “ toile ” pour chacun est très loin d’être réalisée dans le monde ;

Surtout, le partage des fonctions de lecteur et de scripteur n’est pas du tout égal, car le maniement du réseau repose sur de nouvelles compétences :

-    La maîtrise des matériels informatiques et des logiciels multimédia qui renvoie à un méta-langage inventé par nous.

-    La maîtrise des critères esthétiques qui s’affinent de jour en jour et qui sont produits par une “ méta-culture ” à prétention universelle : la nôtre.

Certains ont pu comparer le réseau internet à “ un gigantesque livre dont on vous ferait cadeau, mais à une condition : celle de vous acheter de nouvelles lunettes tous les deux ans. ”[iii] . Car pour bien circuler sur Internet, il faut acheter de nouvelles machines et de nouveaux logiciels tous les deux ans.

En matière culturelle et scientifique, Internet reste donc massivement dominé par ceux qui en maîtrisent les outils et qui ont les moyens de les renouveler, à savoir, les pays du “ Nord ”. Si nous voulons nous engager dans la bataille de l’exception culturelle avec le désir de la gagner, alors il faut surtout coopérer avec les pays du sud.

  

[i][i] Yves Jeanneret, juin-juillet 1998, “ Ce que l’écran change à l’écrit ”, Sciences Humaines,  N° hors série 21 : 36-37.

[ii] Yves Jeanneret, Ibidem

[iii] Roberto di Cosmo, 2000, “ Une fable de Roberto di Cosmo ”, consultable à l’Atelier internet de l’Ecole Normale Supérieure de Paris, URL : http://elias.ens.fr/atelier/debats-et-CR/synt-25-4-97.html

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