Marin Dacos, Université Lumière Lyon II

 

Réflexions et pratiques d’un historien sur 

l’édition électronique

 

Avertissement : Ce texte est constitué par des notes destinées à une présentation orale lors de la journée d'études sur l'édition électronique organisée par la Maison méditerranéenne des sciences humaines à Aix-en-Provence le 15 juin 2000. Une réflexion écrite portant en partie sur les même thèmes sera publiée à l'automne 2000 en texte intégral sur le site de la Revue d'histoire du XIXe siècle en même temps que dans la revue papier.

URL : http://www.revues.org/rh19/

 

 Avec l'avènement de la Publication assisté par ordinateur et le développement de méthodes d'impression proches de la photocopie, on aurait pu penser que l'édition scientifique en SHS baisserait ses coûts et atteindrait une phase de plénitude. C'est en partie vrai, puisque les coûts bruts de production ont baissé. Mais précisément à cause de ce changement, le nombre de périodiques n'a cessé d'augmenter. D'où une crise. Le modèle économique sur lequel reposait le système des revues sur papier est en passe de s'effondrer sur lui-même, du fait de la multiplication de l'offre alors que les capacités de paiement des abonnés sont limitées. C'est dans ce contexte que se produit le développement mondial de l'édition électronique grâce au développement d'Internet et du Web

I. Un réel besoin dans une situation de crise

Sur cet aspect, voir l'article publié par les Cahiers d'histoire :

http://www.revues.org/cahiers-histoire/1-1999/02-1-1999.html

A. Crise de l'édition scientifique

- Economiquement : crise.

- Cette situation a des conséquences scientifiques.

- Economiquement, pourtant, auteurs et lecteurs se confondent (ils paient donc pour lire leur production bénévole)

B. Utilité du support numérique

- Le support numérique propose d'énormes avantages face à la production papier

- Nous sommes dans une phase de transition : encore beaucoup d'inconnues

II. Pourtant, nous ne sommes pas prêts

Les initiatives se multiplient, ainsi que le signale le programme de cette journée. Cependant, comparativement à la masse de la production sur papier, le nombre de périodiques en lignes reste faible. Plus encore, c'est la façon dont sont produits une partie de ces périodiques qui pose problème.

A. Insuffisances de la présence

1- Des sites proposant très peu de contenu.

2- Des sites très mal référencés, donc difficiles à trouver.

3- Des sites n'exploitant pas le potentiel du web. Il s'agit souvent d'une publication web qui a la lourdeur et le rythme d'une publication papier

B. Réticences

1- Réticence technologique.

2- Réticence scientifique (crainte du plagiat).

3- Réticence "médiatique" (image de la toile dominée par l'image réductrice donnée par les médias).

4- Réticence économique : si on publie sur Internet, cela signifie que les revues vont perdre des abonnements.

 

Conclusion

- Peu de réalisation en SHS.

- La qualité fait souvent défaut.

- Les protagonistes ne sont pas toujours très favorables, ils sont parfois franchement hostiles

 

III. Comment ne pas entamer une révolution

Pour bien gérer la transition électronique, il faut éviter de la transformer en une révolution et tenter d'accompagner l'évolution en évitant une captation de l'héritage scientifique francophone par de grosses sociétés susceptibles de dénaturer le projet scientifique initial.

A. Assurer la transition papier - électronique

- L'existence sur papier d'une importante production de qualité ne peut être passée par pertes et profits. L'implication des revues classiques dans l'édition électronique est donc souhaitable

- A terme, il y aura sans doute deux grands ensembles de revues : celles qui auront abandonné le papier ou ne l'ayant jamais proposé et celles qui offriront deux versions (papier et électronique).

- On devine face à cette perspective un danger : la mise en place d'une édition à deux vitesses.

- D'où la nécessité de passerelles entre les deux univers et de maintenir l'ensemble des structures inventées pour le papier (dont la principale est bien entendu le comité de lecture). Outre le fait qu'il garantisse la qualité, la présence d'un comité de lecture permettra d'éviter une atomisation de la recherche par l'explosion incontrôlable du nbre de périodiques sur le modèle de l'autopublication.

B. La gratuité partielle, garante de professionnalisme

- Il me semble que la gratuité complète sera difficile à tenir :

                1- parce que le modèle du "logiciel libre" (type GNU ou GPL) est plus difficile à faire pénétrer dans le monde de la recherche en sciences humaines et sociales où la notion d'auteur est primordiale.

                2- parce que les subventions publiques ne sont pas garanties à l'échelle d'un programme de recherche mais à l'échelle d'une alternative politique.

                3- surtout, parce que l'édition mérite mieux qu'un bénévolat amateur (l'aspect technique de l'édition en ligne ne peut être négligé).

- Il faut donc tenter  de mettre en place un paiement en ligne de façon à ne pas permettre une concurrence déloyale de l'électronique sur le papier

- Le passage à l'électronique est donc nécessaire... mais il risque de mener au pire des pires (Exemple de PROQUEST, base de données payante complètement fermée sur elle même).

                1- Malgré les énormes moyens techniques mis en oeuvre pour la numérisation, il s'agit de reproductions de versions papier des revues.

                2- Rien de ce qui fait la force d'Internet n'est présent : l'accès libre et aisé, l'indexation des pages par des moteurs extérieurs. Il s'agit d'une citadelle fermée qui va reconduire l'inégalité entre petites et grandes Universités, pays pauvres et pays riches.

- Ainsi, par effet de concentration, le regroupement des revues peut aboutir à l'inverse de l'effet souhaité : au lieu de faire des économies d'échelles, les grandes sociétés fournissant ces contenus peuvent à terme faire monter les prix et réaliser des bénéfices grâce à un travail réalisé bénévolement. Il suffit pour s'en convaincre de lire les articles américains sur le problème du prix des périodiques scientifiquesdevenus des affaires rentables aux mains de véritables entreprises éditoriales.

- La logique commerciale menace donc l'autonomie de la publication scientifique. Exemple de Yahoo.fr qui, contrairement à yahoo.com, refuse d'indexer dans son annuaire le site Virtual Library (le catalogue de signets réalisé par des universitaires).

 

S'impose donc une gratuité partielle : une importante quantité d'informations en lignes, accessibles via les moteurs de recherches classiques, auquel s'ajoute une partie du contenu qui soit payant. Pour des raisons évidentes, ce modèle ne peut pas encore être développé et ne pourra peut-être pas l'être avant des années

C. Développer une édition électronique au sens plein du terme

Trois exemples qui montrent tout ce qu'on peut tirer, en SHS, de l'utilisation du Web :

- Darnton : http://www.indiana.edu/~ahr/darnton

- Atlas du GRESH : http://barthes.ens.fr/atlasclio

- Dictionnaires d'autrefois : http://www.lib.uchicago.edu/efts/ARTFL/projects/dicos

 

Pour ces trois exemples, les conditions d'une réussite sont établies :

                1- serveur et accès de qualité

                2- personnel nombreux et compétent qui collabore à l'édition

                3- utilisation des véritables potentialités du numérique

... nous atteignons une publication dont la transcription sur le papier devient impossible. C'est une édition électronique irréversible, même si on peut bien sûr la diffuser off line, grâce aux CD ROM.

Conclusion

On le voit, la publication électronique est nécessaire mais elle comporte des risques importants pouvant dénaturer la nature de l'information scientifique. Ce tournant n'est donc pas anodin et il serait aussi insensé de crier au loup que de fermer les yeux devant la nouvelle réalité qui s'ouvre à nous. Pour assurer son avenir, l'édition électronique doit inventer des principes de fonctionnement spécifiques en tenant compte d'enjeux nouveaux, d'ordre scientifique bien sûr, mais également technologique et économique.

(c) 2000.

 

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