Projet d’un centre de service du CNRS de communication scientifique directe entre chercheurs

Depuis quelques années, une partie croissante de l’information scientifique spécialisée sur les travaux de recherche récents en physique, et maintenant en mathématiques, utilise un circuit direct de communication entre chercheurs; ce circuit fonctionne en parallèle et en amont du circuit de publication traditionnel des revues (dont la quasi totalité ont maintenant une version électronique disponible sur le web - mais la simple transposition des revues sur écran n’est pas notre propos dans ce document). Au moment où ils le souhaitent, en pratique souvent juste avant qu’ils ne soumettent le manuscrit à une revue classique, les chercheurs le téléchargent eux-mêmes sur une base de données mondiale, située à Los Alamos ; au bout de quelques heures, le document devient ainsi disponible dans le monde entier, gratuitement, sous plusieurs formats (tex, ps et pdf). Le système est sécurisé et stabilisé sur le plan technique par des filtres informatiques évolués vérifiant que les fichiers soient utilisables par tous et soient complets (figures, fichiers attachés, etc ..) et déposant automatiquement des liens actifs (hypertex); des sites miroirs ont été mis en place dans le monde entier, et sont mis à jour toutes les 24 heures, ce qui améliore à la fois la rapidité et la robustesse du système contre des accidents. De plus en plus, les chercheurs prennent l’habitude de consulter les publications de leurs collègues via cette base de données universelle, car elle contient en un seul lieu toute l’information, a coup sûr beaucoup plus que toute revue isolée. C’est rapide, commode, cela permet d’emporter en voyage toutes ses références sous formes de listes de numéros de référence dans la base, etc..

Initialement, les éditeurs privés ont voulu imposer que les manuscrits soient retirés de cette base mondiale dès acceptation par une revue ; ils ont vite reculé lorsqu’ils se sont rendus compte qu’une telle exigence leur ferait perdre un grand nombre de leurs auteurs. C’est pourquoi, si on a parlé initialement d’une "base de preprints" (prétirages), ce n’est plus adapté puisque de très nombreuses publications s’accumulent dans la base, même si elles apparaissent également dans des journaux considérés comme prestigieux. Le taux de " soumission " actuel est de l’ordre de 2.500 par mois, en constante augmentation. Pour le moment, en gros la moitié de la physique appara”t sur la base, mais encore seulement une fraction nettement plus faible des maths et de l’économie. Plus de 10.000 consultations sont faites journellement, ce qui est évidemment bien plus que pour n’importe quel journal. Il s’agit donc bien maintenant du véhicule principal d’information scientifique récente en physique.

Il faut bien voir que l’existence d’une base unique mondiale n’est pas antinomique avec les structures traditionnelles. Une objection mille fois répétée se base sur l’idée fausse que l’évaluation intellectuelle des manuscrits par des rapporteurs (évaluation par les pairs), dont personne ne conteste l’utilité, deviendrait impossible. L’expérience a cependant déjà montré que c’est faux: comme les pairs en question, les lecteurs et les auteurs appartiennent en fait à la même communauté, rien n’empêche les chercheurs de mettre en œuvre une évaluation "par dessus" la base globale ; les méthodes d’évaluation envisageables deviennent en fait plus nombreuses (possibilités de commentaires, d’erratum, de liens entre articles, de liens vers des fichiers de données, etc.). De plus, les journaux les plus traditionnels peuvent s’en servir comme moyen de communications avec les rapporteurs; on peut même envisager des solutions plus radicales où ils ne seraient plus que des ensembles de "pointeurs" vers la base universelle. Les éditeurs peuvent également s’en servir comme base de "services à valeur ajoutée", en mettant au point des filtres intelligents, gratuits ou commerciaux. Enfin, l’unicité de la base rend plus aisés les problèmes de migration, lors des changements technologiques qui sont fréquents en informatique (les techniques sont analogues à la migration des catalogues des très grandes bibliothèques). Sur le plan purement commercial, il est intéressant de constater que le système cohabite pour le moment relativement pacifiquement avec celui des revues à abonnements, ces dernières tirant leurs revenus non pas directement des lecteurs mais des mille (environ) bibliothèques de physique dans le monde, qui n’abandonnent pas facilement les abonnements traditionnels (et pour de bonnes raisons!).

A long terme, le système de Los Alamos ne peut cependant garder la forme actuelle, où il dépend en gros d’un individu, quelle que soient ses qualités éminentes et son dévouement exceptionnel à l’intérêt général. Le système doit, pour durer des décennies ou plus, devenir la responsabilité d’une fédération internationale, garantie elle même par les fédérations internationales des sociétés savantes. Pour favoriser cette évolution, un peu semblable à celle du "Web Consortium", il faut que d’autres pays comme la France cessent d’être purement spectateurs, et acquièrent la compétence technique pour devenir des interlocuteurs valables ou même des acteurs essentiels.

Le CNRS a le projet de fonder une unité de service ayant cette mission. Elle devra participer au système international existant, s’y insérer, puis l’améliorer sur le plan technique (insertion de métadonnées, etc..), tout en oeuvrant à son intégration non seulement européenne mais aussi internationale. En aucun cas, il ne s’agit donc de chercher à favoriser les chercheurs français, mais de mieux les intégrer dans un système de communication global. Une autre mission du centre sera de mettre à profit la pluridisciplinarité du CNRS, une de ses grandes originalités par rapport aux agences de recherche américaines par exemple, pour tenter de commencer à faire diffuser ces techniques de communication directe entre chercheurs dans d’autres disciplines; ceci ne pourra se faire qu’en tenant compte des besoins spécifiques et des traditions intellectuelles de chaque discipline, et en partant des communautés de chercheurs les plus motivées. En particulier, il semble clair que le logiciel TEX utilisé par les physiciens et les matheux n’est probablement pas acceptable par les autres disciplines, de sorte qu’une question technique de définition de format se posera, qu’il faudra résoudre dans un contexte international.

Franck Laloë
Professeur de physique
Ecole normale supérieure

Paris, juin 2000