Jacques Guilhaumou - CNRS/UMR Telemme

 

 

 Le texte électronique et l’écriture du chercheur :

publier un e-livre

 

 A la différence de nombre de mes collègues, je n’ai jamais éprouvé de réticences particulières dans l’usage de l’ordinateur personnel, puis du courrier électronique, enfin d’internet, à la nuance près qu’il convenait malgré tout de faire régulièrement l’effort d’apprentissage de nouveaux logiciels. Familiarisé avec l’informatique dès ma prime jeunesse - mon père travaillait en informatique chez IBM et a publié l’un des premiers lexiques de l’informatique en français -, j’ai eu aussi la chance de travailler, au moment de mon mémoire de maîtrise (1971), dans un laboratoire de statistique lexicale où l’on pratiquait ce que nous appelons aujourd’hui la lexicométrie à partir des moyens informatiques alors disponibles. J’ai toujours perçu l’ordinateur personnel, puis le document numérique comme des objets familiers de mon environnement de chercheur, tout en ne souhaitant pas, faute de temps,  approfondir plus avant leur réalité trop mouvante pour en connaître rapidement le détail.

C’est donc en tant qu’auteur, et rien de plus, que j’interviens présentement dans cette journée d’études. Certes je suis tout aussi intéressé par la question très actuelle de la constitution d’une page chercheur, soit sur le site de son laboratoire, soit chez un de ses éditeurs. Mais tel n’est pas aujourd’hui le contenu de mon propos.

L’opportunité de devenir auteur sur le web de ce que j’appelle un e-livre (pour le différencier du e-book) résulte d’une conjonction de facteurs personnels et de facteurs institutionnels. Je précise d’abord qu’il s’agit d’un e-livre publié antérieurement sous forme de livre classique en 1998.

Après avoir abandonné le long cheminement sur papier de l’écriture à la réécriture des résultats de mes recherches, j’ai connu une phase transitoire, au début des années 90,  où se combinaient une première écriture du papier, puis une transcription numérique, et enfin une réécriture en direct sur l’écran de l’ordinateur. Déjà, le gain de temps, par exemple, pour l’écriture d’un article, s’est avéré considérable: d’une quinzaine de jours, une fois les matériaux archivistiques et de réflexion rassemblés et partiellement numérisés, à quelques jours. L’écriture de mon e-livre sur La parole des sans correspond très précisément au moment où je suis « définitivement » passé à l’écriture en direct sur écran. Il est vrai que cet ouvrage a un statut particulier: il n’est pas issu de mes recherches usuelles, mais de mon journal de bord que je tiens régulièrement sur des cahiers et dans un ordre chronologique (il s’agit ainsi du dernier lieu où j’écris sur support papier). A la suite d’un intérêt marqué pour l’actualité française, plus précisément les mouvements sociaux de 1995 et des années suivantes, engagé au même moment dans une recherche collective avec des sociologues de la MMSH d’Aix sur les « récits de vie des « exclus » et sur les porte-parole des travailleurs en lutte dans la cité marseillaise, j’ai rédigé cet ouvrage en marge de mes chantiers principaux d’écriture, et selon des modalités différentes de mon écriture ordinaire de chercheur. Ce n’est donc pas un hasard si le support numérique s’est avéré en fin de compte particulièrement propice à la publication de cette écriture modifiée.

Publiant régulièrement des ouvrages depuis une dizaine d’années, je constate par ailleurs que la vente moyenne de mes ouvrages ne cesse de baisser d’une parution à l’autre, à l’égal d’ailleurs des ouvrages de sciences humaines et sociales en général. L’ouvrage sur La parole des sans, en dépit de son statut particulier, n’échappe pas à cette baisse préoccupante. J’étais donc tout à fait prêt à expérimenter une forme nouvelle de diffusion.

L’opportunité éditoriale est venue de mon éditeur, ENSéditions, résidant dans les locaux de l’ENS Fontenay/Saint-Cloud. Il se trouve que cette institution prestigieuse, dirigée actuellement par Sylvain Auroux, se délocalise le 1er septembre 2000 sur Lyon. A cette occasion, la direction et les enseignants chercheurs ont constitué ce que j’appelle un pôle de recherche numérique avec un personnel spécialisé sous la direction d’un ingénieur webmaster et d’une enseignant-chercheur, laboratoire qui devrait s’avérer comme l’un des secteurs les plus dynamiques de la recherche dans les nouveaux bâtiments « recherche » de l’ENS Lyon. Dans ce cadre, diverses expériences ont été élaborées, en particulier la publication de deux ouvrages électroniques.

C’est ainsi ENSéditions, par l’intermédiaire de sa directrice, Chantal Gillette, m’a proposé de publier mon livre sur le web, dans les mêmes conditions que pour la version préalable sur papier, c’est-à-dire principalement la gratuité. J’ai immédiatement accepté. Anne Roberti s’est chargée de la mise en page, et je saisis l’occasion de la remercier une nouvelle fois de la qualité de son travail. Cependant, la commission chargé de gérer ce type de publication a émis des réserves sur sa publication immédiate en toute liberté au sein de la toile. Je n’en connais pas les raisons. Ainsi, une fois disposé en pages HTML, l’ouvrage est demeuré presque un an en intranet, donc consultable par un nombre restreint de personnes. Il n’est disponible sur internet que depuis quelques mois.

Souhaitant continuer sur cette voie numérique pour la publication de l’un des mes prochains ouvrages, y compris sans passer par la publication papier préalable, je me suis posé, en tant qu’auteur, plusieurs questions dont je souhaite vous donner un aperçu.

Bien sûr, le premier problème est celui des droits d’auteur. Question complexe pour laquelle je n’ai évoqué avec mon éditeur, et à mon humble niveau, que la possibilité d’un pré-paiement, qui serait particulièrement la bienvenue pour couvrir les frais quotidiens et importants d’une recherche, en particulier les missions. Je laisserai ainsi le soin à l’éditeur, universitaire en l’occurrence, le soin de définir l’usage ultérieur de mon ouvrage sur le plan financier.

J’ai également entretenu une correspondance e-mail avec Catherine Lupovici, directrice du Département de la Bibliothèque numérique de la BnF, dont je tiens à souligner la disponibilité et la gentillesse à cette occasion. A ma première question sur le dépôt légal, elle m’a répondu que les ouvrages inédits qui se trouvent sur support CR-ROM pouvaient bénéficier du label Dépôt légal, à condition bien sûr que le CD soit  dupliqué en un certain nombre d’exemplaires, donc qu’il soit distribué en dehors du cadre familial. Le dépôt légal d’un e-livre demeure donc un problème.  Ma seconde question portait sur la possibilité d’un lien avec mon ouvrage au sein du circuit numérique de la BNF. Elle m’a répondu par des précisions techniques plutôt restrictives et m’a signalé l’importance des signets qui permettent des orientations vers une sélection d’autres sites. Enfin, j’avais également besoin d’informations relatives aux ouvrages disponibles sur Gallica, qui tend à devenir depuis quelques mois un accès  direct aux ouvrages de grande importance pour le chercheur, et que j’utilise conjointement avec mes interrogations sur Frantex, la base de données des textes français: je dispose ainsi d’une part d’interrogations sur les fréquences, les contextes, les concordances, etc. relatives à un ouvrage, d’autre part du texte linéaire en ligne, ce qui n’était pas le cas antérieurement avec la seule base Frantex.

Ma dernière remarque, en tant qu’auteur sur le Web, concerne la possibilité de disposer sur ce support des ouvrages de synthèse sur lesquels je travaille actuellement, dans mon domaine de spécialité, les langages de la Révolution française. Pour le moment l’éditeur du premier volume, paru en 1998, n’a pas répondu à ma demande. Pourtant, la mise à disposition numérique de ce type d’ouvrage pourrait me permettre de modifier régulièrement le contenu de certains chapitres, en fonction de l’avancée des recherches dans un domaine récent, donc très mouvant. D’autant plus qu’entre la publication du premier volume et la publication du « dernier », le laps de temps écoulé peut être important, de dix ans ou plus.

Nous pouvons disposer désormais d’ouvrages sous forme d’objets numériques d’une grande  souplesse d’utilisation. Il serait dommageable d’en freiner l’usage au nom de nos habitudes personnelles et de la rigidité des critères institutionnels d’évaluation des chercheurs. La multiplicité des tâches qui incombent aux membres de la communauté des chercheurs limite de plus en plus la disponibilité pour l’écriture « classique » d’ouvrages qui demeurent pourtant le résultat le plus tangible de la recherche en sciences humaines et sociales. En multipliant les possibilités de mise en oeuvre et de réception d’ouvrages sur les nouvelles recherches, le réseau, et tout particulièrement sous sa forme interactive, s’avère désormais un élément essentiel de l’environnement quotidien du chercheur, et constitue donc  une motivation d’avenir dans l’écriture de livres.

 Juin 2000

 

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