“ Multimédia en recherche  -Xoana n°6/7 - [1]

A propos des usages et pratiques du multimédia dans la recherche
en Sciences Sociales

(Solange POULET-juin 2000)

 

Lorsque, dans les années 80, l'ordinateur et les logiciels de traitement de texte vinrent progressivement remplacer la machine à écrire, l'apparition de ce nouvel outil, plus performant, eut pour effet de rendre le chercheur plus autonome quant à la production de ses propres textes, en même temps que se marginalisaient ceux qui s'obstinaient dans le refus de la pratique du clavier pour l'écriture. Cependant, il ne s'agissait alors que d'un outil facilitant l'édition et l'écriture, et qui ne posait aucun problème de validation scientifique. Et à l'époque, c'était plutôt l'utilisation de l'image fixe ou animée, comme source et comme méthodologie pour la recherche, qui alimentait la controverse entre les chercheurs en sciences sociales.

 

Dans les années 90, l'émergence des nouvelles technologies multimédia vint donc renforcer, et surtout compliquer, le débat déjà engagé à propos de l'image, et qui pouvait se résumer ainsi : le discours et le raisonnement scientifiques allaient-ils légitimement se développer à partir de moyen d'écriture et de transmission autres que le stylo (ou l'imprimerie), et de supports autres que le papier, prolongement naturel, mémoire de l'intelligence humaine depuis des siècles ?

Il s’agissait en effet de la diversification des fonctions d'un outil déjà adopté par la plupart des chercheurs, l'ordinateur  : à travers ses capacités à inscrire et à lire des données numérisées autres que l'écriture, comme des images photographiques, du film de la vidéo, des sons ; et par ailleurs, par la capacité nouvelle offerte par ce même ordinateur d’une communication avec d'autres chercheurs, et d’un accès, en temps réel, à des banques de données dispersées sur toute la planète.

 

Or, ce passage de l'ère de Gutenberg à celle du tout numérique, et des cybernautes  naviguant dans le cybermonde, cet espace virtuel où les ordinateurs sont devenus des auxiliaires de plus en plus indispensables à la communication entre les hommes, fut sans doute plus difficilement assimilable par les chercheurs en sciences humaines que par ceux des sciences exactes qui, depuis longtemps, avaient recours à la robotique et à l'intelligence artificielle pour faire progresser leurs travaux. Si ces derniers s’étaient rapidement appropriés les nouvelles technologies comme des outils indispensables à la manipulation des données complexes ou à la mise en oeuvre de simulation, les chercheurs en sciences sociales furent nombreux, dans un premier temps, à se réfugier dans un débat d'idées où s’affrontaient partisans et opposants de ces nouveaux moyens : les “ partisans ” étant animés d'une "idéologie technicistes"[2] où la fascination pour la technique l'emportait, et les “ opposants ” assimilant ces technologies nouvelles, dans leurs effets supposés, à ceux des mass-média et de leurs effets d'appauvrissement et d'uniformisation de la culture et de la pensée[3].

Malgré la permanence de ces types d'attitude chez certains encore aujourd'hui, un accès plus large à ces nouveaux outils, en particulier avec la généralisation de l’utilisation du courrier électronique dans les laboratoires de recherche, a peu à peu amené à recentrer le débat sur la véritable question posée par le développement de ces nouvelles technologie, à savoir celle des usages et des pratiques.

 

Sans vouloir éviter le champ d'une réflexion prospective sur les transformations d'une société où les médias de masse (radio/télévision), anciennes "machines à communiquer"[4], seront progressivement doublés dans chaque foyer par des ordinateurs personnels, aptes à développer un nouveau système de communication décentralisé et délocalisé dans le cybermonde[5] , l'objectif des textes rassemblés dans ce numéros de Xoana  est  plutôt de donner le point de vue critique des chercheurs en tant qu'acteurs, c'est à dire créateurs ou utilisateurs des produits et des outils multimédias, et d'apporter des éléments à une réflexion sur les transformations, en cours ou à venir, dans les modalités de travail et de diffusion de la recherche.

 

 Le débat est toujours largement ouvert quant à la généralisation ou non de l'utilisation de ces nouveaux moyens, et à la nécessité d'y avoir recours.

L'observatoire de la production multimédia qu'est devenu le Prix Mobius [6] met en évidence deux orientations : celle des partisans,  de l'utilisation des nouveaux supports numériques pour une "production substitutive de produits dérivés du livre, de la vidéocassette,  et des bases de données", et  celle des partisans de produits créatifs où les "possibilités liées à la navigation hypertexte et hypermédia" ouvrent une voie nouvelle à la pédagogie pour un nouvel accès au "partage des connaissances".

Mais, que ces nouveaux outils ajoutent des capacités à l'intelligence humaine doublée d'une mémoire artificielle, ou se mettent au service d'une idéologie de la "lutte contre les exclusions", les acteurs-utilisateurs sont d'abord, dans cette aventure, les acteurs d'une bataille économique où s'affrontent les intérêts des technologues et des commerciaux, constructeurs, producteurs, éditeurs, aux choix desquels ils se trouvent assujettis.

Il n'est qu'à considérer ces "conflits de normes" [7], entre machines, logiciels et système, aux quels sont soumis les utilisateurs de moyens informatiques, consommateurs privés ou institutionnels (bibliothèques, médiathèques, établissements scolaires ou universitaires)[8].

 

La question de la dépendance se pose, de manière plus fondamentale encore, si l'on s'interroge sur le rapport de chacun avec ces machines devenues des intermédiaires incontournables pour la production, la diffusion et l'accès aux connaissances.  Comment décrire la posture intellectuelle du chercheur face à la machine ?

La sémiologie de l'"écrit d'écran", proposé par Y. Jeanneret et E. Souchier[9] décrit cette "nouvelle économie des signes/écrit/image/son" où l' "acteur-scripteur" "agit la machine", tout en étant dépossédé d'un certain nombre d'actes physiques comme "tourner la page", remplacés par le recours à des "signes passeurs" ("paratexte"), de même qu'il ne  pourra écrire ou lire qu'en ayant recours aux opérateurs que sont les logiciels, et qui constituent "l'architexte". Ce n'est pas un outil qui est remplacé par un autre (la machine à écrire plutôt que la plume), c'est un rapport au monde différent qui se met en place[10]. Y-a-t-il une "empreinte de l'ordinateur sur les modes de pensée des utilisateurs"[11] ? Si on la compare à celle de l'écrit, la culture de l'ordinateur, basée sur l'interaction avec la machine, impose-t-elle une attitude plus ou moins passive à l'utilisateur ?

 

L'apprentissage de cette nouvelle sémiologie ne crée aucune difficulté particulière aux jeunes générations habituées,  à partir des jeux, à ce type de contacts interactifs avec la machine : proposer une manipulation, en attendre le résultat. Mais qu'en est-il lorsque, au-delà du jeu, l'objectif est l'acquisition de connaissances. Comment l'usager va-t-il réussir à ordonner, hiérarchiser, les informations proposées dans un CD-Rom, ou dans le dédale des serveurs d'Internet ? Que va-t-il réussir à retenir, à mémoriser ?

Ces préoccupations parcourent nombre d'articles présentés dans ce numéro de Xoana, qu'il s'agisse d’ articles de réflexion, de récits d'expériences, ou de comptes rendus de consultation de CD-Rom.

Les applications de la technologie multimédia à la recherche en Sciences Sociales sont multiples ; forcément novatrices, elles suscitent les questions et critiques d'un outil encore expérimental. Du côté de la conception (fabrication, édition), comme du côté de la réception (lecture, consultation), et de  manière plus ou moins complexe suivant les projets et leurs objectifs, elles imposent en tout cas de s'adapter à des conditions nouvelles.

A propos de l'édition d'une revue scientifique, le cas de la revue CLIO [12]et celui de la revue STAPS[13] donnent deux états des possibilités offertes par le multimédia : celle de l'édition en ligne, choisie pour CLIO, une revue créée et mise à disposition uniquement sur le réseau ; et celle de la revue STAPS, éditée depuis plusieurs années sur support papier, et dont la collection est maintenant disponible sur CD-Rom, et accessible par ailleurs sur le Net. Deux situations qui posent des problèmes différents tant au niveau de la conception que de la diffusion. La revue CLIO est une revue "écrite" sur support interactif, tandis que pour la revue STAPS, il a fallu réfléchir à la mise en place de liens hypertextes et hypermédias et des interfaces et écrans d'une "table des matières" interactive, à partir d’une édition sur papier. Dans les deux cas cependant, se pose le problème de la diffusion : existe-t-il dans les milieux universitaires des équipement et structures de diffusion adaptés à ces nouveaux modes de consultation ? Quelles sont les réactions des milieux de la recherche et de l'enseignement face à ces nouvelles propositions d'édition et de consultation?

L'utilisation du multimédia reste encore dans une phase expérimentale, et les évaluations des CD-Rom restent rares. A. M Guimier-Sorbets[14] rend compte des résultats d'enquête effectuées sur la réception de CD-Rom d'art, édités en plusieurs langues, et qui mettent en évidence les difficultés spécifiques liées au support multimédia. La plupart des éditeurs font aujourd'hui le pari que la grande capacité de stockage de données de ces supports et la technique de navigation interactive appliquée à leur consultation, autorisent à viser en même temps plusieurs types de public, plusieurs catégories d'usagers. Mais les interfaces et les outils mis à la disposition des utilisateurs ne parviennent pas toujours à répondre à ces objectifs.

 

Hélène Ilbert [15] explique l'important travail réalisé au niveau de la conception d'un produit multimédia (CD-Rom, ou produit en ligne), pour aboutir à un résultat qui permette une nouvelle organisation des connaissances, en même temps qu'un nouveau mode d'accès au savoir. Une démarche intellectuelle que les enseignants proposent déjà à leurs étudiants : ainsi, dans certaines disciplines, comme l'histoire, où l'image (photo, vidéo, cinéma) avait déjà sa place, l'apprentissage du multimédia vient compléter une réflexion déjà engagée sur la valeur et l'interprétation des sources, et permet d'en rendre compte sur un support où l'image et l'écrit peuvent être confrontés[16] .

 

Dépendance technique, dépendance économique, l'informatisation généralisée des procédures d'écriture, de lecture et de recherche, est cependant loin, sinon dans l'imaginaire d'un monde virtuel, de nous fournir les clefs d'un paradis démocratique où l’accès à la connaissance serait le même pour tous. Mais cet outil risque-t-il, plus que les autres, de menacer notre liberté d’écrire, de penser, de réfléchir ?

La fascination pour la technique a tendance à masquer les véritables enjeux  qui surgissent de cette technologie multimédia  et de ses outils qui ne seront, surtout en ce qui concerne la recherche en Sciences humaines, que ce que l'on décidera d'en faire : des outils au service de la recherche et de la transmission des connaissances, combinant des capacités de stockage de plus en plus grande à des modes d'accès ultra rapides alliés à des modes d'interrogation de plus en plus personnalisés et performant ; ou bien, de mauvais systèmes encyclopédiques imposant des cheminements obligatoires à un public passif devant une trop grande masse d'informations.

 

Nous espérons, à travers ce numéro, avoir montré que le multimédia n’est que la face visible de formidables outils de traitement des connaissances qui viennent tout juste d’émerger. Des outils qui ne sont pas sans danger , au sens où, si on les laissait aux mains des seuls technologue, ils pourraient entraîner un formatage de la pensée certainement comparable à celui que l’on avait pu craindre lors de la découverte de l’imprimerie. Comme nos ancêtres, nous sommes confrontés à la nécessité de pouvoir contrôler suffisamment le processus technique et commercial de l’édition et de la diffusion de nos documents. Et le logiciel à partir duquel tout un chacun pourrait, de manière autonome, écrire sur son ordinateur personnel en combinant texte, son, image n’est pas encore sur le marché ! Ainsi devrons nous rester encore vigilants pour ne pas risquer de perdre l’autonomie et la liberté que le traitement de texte par ordinateur nous a indéniablement apportée.

 

[1]  Xoana-Images et Sciences Sociales  n° 6/7 ” sous la direction de Y. Mignot-Lefebvre et Solange Poulet -Paris-éditions JM PLACE, décembre 1999.

[2]cf. article de Y. Jeanneret et E. Souchier dans Xoana n°6/7 :, "Pour une poétique de l'écrit d'écran", p.97 à 108.

[3] On peut se souvenir des interrogations et des résistances d' il y a 30 ans, lorsque la généralisation des mass-média et de la TV en particulier, faisait déjà émerger la crainte de nouvelles formes de pouvoir basé sur l'utilisation du progrès des techniques de communication :  "Le monde occidental, dans ses efforts pour retrouver une certaine unité de sensibilité, de sentiments, de pensée, n'est guère plus prêt à accepter les effets tribalisants de cette unité (celle imposée par les mass-média) qu'il ne l'était à accepter la dislocation de l'âme humaine lors de l'apparition de l'imprimerie" (Mac-Luhan "la Galaxie Gutemberg "Paris, Mame, 1967 p.54).

[4] terminologie empruntée à Pierre Schaeffer. “Machines à communiquer”, Paris, éditions du Seuil, 1970.

[5] "Au lieu de penser à la prochaine évolution de la télévision en terme de plus haute résolution, de meilleures couleurs ou d'un plus grand nombre de programmes, pensez-y en termes de redistribution de l'intelligence, ou, plus précisément, de déplacement de l'intelligence du diffuseur au récepteur."Nicholas Negroponte,"L'homme numérique " Paris, Robert Laffont, 1995.

[6] cf. l'interview de Ghislaine Azémard dans Xoana n°6/7 : "l'évolution des multimédias", p.153 à 162.

[7]  cf.l'article de E. Le Nagard, dans Xoana n°6/7 : "l'émergence des marchés du multimédia et les conflits de normes", p.163 à 165.

[8] Le procès de la firme Microsoft avec la justice américaine au sujet du logiciel de navigation sur Internet donné/imposé par Microsoft sur les systèmes de  toutes ses machines en est, par ailleurs, une illustration exemplaire.

[9] cf. article de Jeanneret et Souchier dans Xoana n°6/7 :, "Pour une poétique de l'écrit d'écran", p.97 à 108.

[10] De ce point de vue, l'expression devenue usuelle à propos de la pratique informatique : "travailler", "se trouver", dans un “ univers Mac ” ou “ PC, ”, est bien la métaphore descriptive d’un  nouveau type de comportement et de rapport à la machine.

[11] Titre d’ un article déjà ancien de Jacques Perriault  dans -“ Culture technique ” N°21, 1990-.

[12] Cf. l'article de J-L Triaud dans Xoana n°6/7 : "Un site d'histoire africaine sur Internet", p. 87 à 91.

[13]  cf; l'article de J. Lorant dans Xoana n°6/7 : "Conception et réalisation d'un CD-Rom pour une revue scientifique" , p.59 à 63.

[14] cf. l’article de A-M Guimiers-Sorbet dans Xoana n°6/7 : "Les CD-Rom d'art : pour quels publics et surtout quels usages", p. 141 à 151.

[15] Cf.l'article de Hélène Ilbert dans Xoana n°6/7 : "de l'encyclopédie à l'organisation des flux de connaissance", p. 27 à 35.

[16] Cf. l'article de M. Crivello dans Xoana n°6/7 : "Ecrire et transmettre l'histoire avec le multimédia", p.135 à 137.